Intervention de Marie-Monique Robin

« Si on interdit les pesticides , on ne pourra pas nourrir le monde ». Qui n’a pas entendu cette affirmation répétée à l’envi par les industriels ou par certains responsables politiques ? Je l’ai moi même entendue sur un plateau de la télévision française, en février 2011, où le patron de l’industrie agroalimentaire avait asséné que si on supprimait les pesticides, la production agricole chuterait de 50% , tandis que le prix des aliments augmenterait de 40%. Trois semaines plus tard, j’étais à Genève, où Olivier de Schutter, le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation avait présenté un rapport, où il affirmait, au contraire, que seule l’agroécologie était capable de nourrir les neuf milliards d’habitants que comptera la planète en 2030. Qui croire ?

Après avoir décrit en détails les conséquences néfastes du modèle agro-industriel sur la biodiversité, l’environnement, les ressources en eau, la santé des paysans et des consommateurs, dans mes films et livres Le monde selon Monsanto et Notre poison quotidien, j’ai décidé d’entamer un nouveau tour du monde pour comprendre sur le terrain ce qu’est l’agroécologie et quels sont ses résultats. Avant de rapporter ce que j’ai découvert dans les onze pays où je me suis rendue, je voudrais rappeler quelques données que les promoteurs de l’agriculture chimique ont tendance à oublier :

- d’abord, malgré les sommes colossales qui ont été englouties pour la promouvoir sans relâche depuis plus de cinquante ans, la fameuse « révolution verte » n’est pas parvenue à nourrir le monde, puisqu’aujourd’hui près de 900 millions d’êtres humains souffrent de la faim. Parmi eux, 75% sont ce que l’ONU appelle des « pauvres ruraux ».

- l’agriculture industrielle est responsable de 14% des émissions de gaz à effet de serre, car elle est repose sur l’usage de pesticides et engrais chimiques, fabriqués avec du gaz et du pétrole, elle repose aussi sur la mécanisation et le transport de matières premières, très gourmands en énergies fossiles. A ces 14%, s’ajoutent les 19% dus à la déforestation, pratiquée majoritairement pour développer des monocultures de soja transgénique, qui nourrissent les animaux des élevages industriels, ou pour produire des agrocarburants. Le modèle agrochimique contribue donc largement à l’accélération du réchauffement climatique, alors que l’agriculture devrait être captatrice de carbone !

- 3) la part du secteur agricole dans la consommation mondiale de l’eau atteint aujourd’hui 70%, en raison notamment des techniques d’irrigation que nécessite l’agriculture industrielle.

- 4) 17% des sols où a été appliquée la « révolution verte » sont complètement érodés, voire morts ;

- 5) le prix des aliments issus de l’agriculture dite « conventionnelle » est faussé par le jeu pervers des subventions accordées aux producteurs des pays du nord, et la non prise en compte des externalités, c’est à dire des coûts indirects induits par le modèle agroindustriel, comme la facture environnementale (contamination de l’eau, de l’air, érosion des sols, destruction de la biodiversité) et sanitaire (paysans malades ou morts, maladies des consommateurs et riverains). Une étude publiée en 2009 par le parlement européen a révélé que si on interdisait en Europe les seuls pesticides cancérigènes, on économiserait 26 milliards d’Euros par an. De son côté, David Pimentel de l’Université Cornell a estimé, en 1992, que le coût environnemental et sanitaire de l’usage des pesticides aux Etats Unis s’élevait à dix milliards de dollar.

Cette liste n’est pas exhaustive mais elle est capitale si l’ont veut apprécier les atouts de l’agroécologie qui désigne un mode d’exploitation agricole basé sur l’équilibre des écosystèmes et la complémentarité biologique entre les plantes, les arbres et les animaux, permettant de contrôler efficacement les ravageurs et les adventices grâce à la biodiversité. Dans ce système, qui imite la nature, le sol est la clé. C’est tout le contraire de l’agriculture industrielle qui considère le sol comme un support sur lequel on déverse des produits chimiques.

Et ça marche ! Je dirais même que ça marche, au-delà de toutes mes espérances !
Je donnerai ici que quelques exemples issus de mon film et livre Les moissons du futur qui a été diffusé récemment sur plusieurs chaînes européennes, comme ARTE ou la RTBF, avant d’entreprendre un tour du monde :

- Au Mexique, j’ai vu comment des paysans de Oaxaca avaient pu récupérer la fertilité de leurs sols, en renonçant aux monocultures de maïs hybride et aux engrais et pesticides chimiques, et en réutilisant un système agricole ancestral baptisé « milpa ». Celui-ci consiste à semer en même temps des semences traditionnelles de maïs, des haricots – une légumineuse qui capte l’azote de l’air et se sert du maïs comme support- et des courges, dont les feuilles recouvrent le sol, en le protégeant de l’érosion ou des chocs climatiques. D’après Miguel Altieri, chercheur à l’université californienne de Berkeley, un hectare planté avec le système de la milpa produit autant de calories alimentaires que 1,7 ha de monocultures de maïs. De plus, m’a-t-il expliqué, contrairement à ce que l’on croit généralement, les petites exploitations sont beaucoup plus productives que les grandes. Par exemple, quand on mesure l’efficacité énergétique des grandes exploitations industrielles, on obtient un rapport de deux ou trois, maximum. Ça veut dire qu’en injectant une kilocalorie d’énergie, on obtient trois kilocalories d’énergie en terme de nourriture. Pour une petite exploitation, le rapport est de quinze à trente. La conversion énergétique est très élevée. C’est la même chose pour l’eau, les nutriments, l’énergie solaire ou les ressources génétiques.

- Au Malawi, j’ai vu les effets spectaculaires d’un programme d’agroforesterie qui consiste à utiliser comme engrais naturel les feuilles de gliricidia, un arbre légumineux. Grâce à cette technique, qui augmente la résilience des cultures face aux épisodes de plus en plus fréquents de sécheresse, les rendements de maïs sont multipliés par trois. En France, Christian Dupraz, un chercheur de l’INRA, l’Institut national de la recherche agronomique, mène un programme unique en Europe : depuis quinze ans, il cultive du blé à l’ombre de noyers, qu’il a plantés à raison d’une centaine à l’hectare. Les résultats de l’association culturale (arbre/céréale) sont comparés avec ceux d’une parcelle « conventionnelle » où « le blé pousse tout seul, en plein soleil ». La production issue du mariage des noyers et du blé est supérieure de 40% à celle issue de l’assolement où le blé et les noyers seraient séparés. Concrètement, un hectare d’agroforesterie produit la même quantité de céréales et de bois de noyers que 1,34 hectare divisé en deux parties, l’une de blé et l’autre de noyers. Les rendements du blé ne sont pas affectés par la présence des arbres, qui permettent de nourrir le sol, de résister à l’érosion, de mieux utiliser les ressources hydrauliques et de contrôler les ravageurs, en offrant un refuge aux prédateurs. De plus, la teneur en protéines du blé est nettement supérieure. Pour l’agriculteur, l’agroforesterie permet d’augmenter ses revenus – car à la vente du blé s’ajoute celle du bois des arbres, et éventuellement des noix- tout en réduisant ses coûts de production. Enfin, l’agroforesterie permet de limiter le réchauffement climatique en stockant deux fois plus de carbone que ne le ferait une surface forestière équivalente. D’après une étude publiée en 2007, 40 % des terres arables européennes pourraient être converties en agroforesterie , tandis qu’en France, « un plan ambitieux de 600 000 ha d’agroforesterie représenterait 3 % à 4 % des objectifs de réduction des émissions de GES qui ont été fixés d’ici 2020 ». Une autre étude publiée en 2007 révèle qu’à l’échelle mondiale, la conversion de parcelles agricoles en parcelles agroforestières permettrait de stocker 2,1 milliards de tonnes de carbone en zone tropicale et 1,9 milliard en zones tempérées . J’espère que la réforme de la PAC, dont on parle tant, encouragera les paysans européens à planter des arbres, notamment par une aide financière leur permettant de les acheter… Je rappelle que jusqu’en 2005, ce qu’on appelle les “primes à la surface” étaient réduites en fonction des superficies occupées par les haies et les arbres isolés sur les parcelles cultivées. Donc les agriculteurs ont arraché les arbres partout, ils ont arraché les haies, etc. Un non sens écologique auquel il est urgent de remédier.

- Au Kenya, j’ai vu comment la technique du « push-pull » , inventée par le docteur Zeyaur Khan, a permis de multiplier les rendements de maïs par dix , en réduisant à néant deux fléaux : le striga, une mauvaise herbe, encore appelée « l’herbe des sorcières », et la pyrale du maïs, qui constitue le principal ravageur du maïs. La technique consiste à planter au milieu des rangs de maïs du desmodium, une légumineuse qui constitue un excellent engrais vert, et qui a aussi la capacité de détruire les racines du striga tout en repoussant par l’odeur qu’elle dégage les maudites pyrales. Autour du champ de maïs est plantée de l’herbe à éléphant qui, elle attire les pyrales dont les larves sont asphyxiées par une substance gluante produites par les feuilles. En quatre ans, le « push pull » a permis à John, le paysan kenyan avec qui j’ai passé quatre jours, d’augmenter son cheptel de vaches et de chèvres qu’il nourrit avec le desmodium et l’herbe à éléphant, qui constituent un excellent fourrage. Il s’est fait construire une maison et peut désormais envoyer tous ses enfants à l’école grâce au surplus de maïs qu’il vend sur le marché local. Il a définitivement renoncé aux engrais et pesticides chimiques, mais aussi au maïs BT que Monsanto essaie d’introduire au Kenya pour lutter contre la pyrale !! Il faut noter que la technique du push pull est le fruit d’une recherche scientifique de haut niveau. Et c’est là l’un des enseignements majeurs de mon enquête : contrairement à ce qu’affirme l’industrie, l’agroécologie ce n’est pas revenir à l’agriculture de nos grands pères et encore moins à l’âge de pierre, c’est au contraire une science très pointue qui s’appuie sur les savoirs faires paysans et de la recherche agronomique de pointe. Si l’agroécologie a sans conteste la capacité de nourrir le monde grâce à ses performances agronomiques, elle ne pourra réellement le faire que si on soutient la recherche pour développer des solutions adaptées aux différents terroirs et conditions locales. Cela suppose une réorientation complète des programmes de recherche, en liaison directe avec les besoins des paysans. Comme l’écrivait déjà en 1940 le Britannique Albert Howard, l’un des pères fondateurs de l’agriculture biologique, il faut que les « ermites de laboratoire » retournent dans les champs pour enrichir leur savoir avec celui des paysans, et vice versa. Dans le modèle agroécologique, la transmission des connaissances ne s’opère pas de manière verticale, mais horizontale. D’où l’importance des échanges entre paysans, comme nous le verrons un peu plus tard, à travers l’histoire des deux paysans allemands qui sont des protagonistes de mon film.


Enfin, et c’est le dernier enseignement de mon enquête : l’agroécologie ne pourra véritablement nourrir le monde que si on revoit complètement l’organisation des marchés. Il n’est pas raisonnable, pour ne pas dire criminel, de considérer que les aliments sont des marchandises comme les autres. Au Mexique, j’ai vu comment l’Accord de libre échange nord-américain, l’ALENA, a poussé trois millions de petits paysans vers les bidonvilles ou l’immigration clandestine aux Etats Unis. Du jour au lendemain, le pays a été envahi par le maïs américain subventionné et vendu au-dessous de son coût de production. Vingt ans plus tard, la petite agriculture familiale est sinistrée, tandis que 19 millions de Mexicains souffrent de malnutrition. C’est ainsi qu’en 2007, le Mexique a connu ses premières émeutes de la faim, la « crise de la tortilla », provoquée par la spéculation de multinationales comme Cargill- Monsanto.

A l’inverse, j’ai vu au Sénégal comment une mesure de protection de la production nationale pouvait encourager les paysans à rester sur leurs terres plutôt que de rejoindre les cohortes des immigrés clandestins. En 2006, en effet, le gouvernement a décidé d’interdire l’importation d’oignons européens pendant la période de production nationale. Bravant les fougues de l’Organisation Mondiale du Commerce, pour qui le protectionnisme – car c’est de cela qu’il s’agit – constitue une entrave au « libre échange », cette mesure a entraîné un développement spectaculaire de la filière oignons qui est passée de 80 000 tonnes à 230 000 tonnes.

Enfin, ainsi que me l’a expliqué Olivier de Schutter, si l’on veut nourrir le monde, et pérenniser les pratiques agroécologiques, il faut repenser de fond en
comble le système de distribution des aliments. Cela passe par une relocalisation des moyens de production mais aussi de la consommation. La solution ce sont, bien sûr, des circuits courts, qui relient plus étroitement les producteurs aux consommateurs. C’est ce que j’ai vu au Japon, où les Kaneko, un couple qui pratique l’agriculture biologique depuis quarante ans, parviennent à nourrir quarante familles, avec des paniers livrés deux fois par semaine. Sur leur ferme de trois hectares, ils cultivent une centaine de variétés différentes de végétaux. Ils sont aussi complètement autonomes du point de vue énergétique, tant pour leurs engins agricoles que pour leur consommation personnelle. La multiplication des initiatives qui s’inspirent des teikeis japonais – les ancêtres des CSA, Community Supported Agriculture aux Etats Unis, ou des AMAP en France, reliant producteurs et consommateurs, montre qu’un mouvement citoyen est en marche qui demande que l’on repense le système de production et de distribution des aliments. Car dans ce domaine, les consomm’acteurs ont au moins une longueur d’avance sur les politiques : ils ont compris que l’agriculture est à la croisée des chemins et qu’elle constitue un puissant levier pour agir sur toutes les crises qui pèsent sur l’avenir de nos enfants : la crise du climat, la crise énergétique, alimentaire, sanitaire, la crise financière et sociale, ou la crise de la biodiversité. Repenser l’agriculture et le contenu de nos assiettes n’est pas un luxe réservé à une poignée de nantis. C’est le seul moyen de relever les défis nombreux et périlleux qui nous attendent. Et cela passe par l’agroécologie, pratiquée à hauteur d’homme, en redonnant la clé des champs aux paysans.


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